Syndrome de l’imposteur : ce que la recherche en psychologie dit vraiment, loin du discours coaching

Femme au bureau regardant son reflet dans une vitre, illustrant le syndrome de l'imposteur

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En bref — Le syndrome de l’imposteur est un phénomène psychologique réel, documenté depuis 1978, associé à l’anxiété, au perfectionnisme et au risque de burnout. Mais la recherche récente le dépeint comme bien plus complexe que ce qu’en fait l’industrie du coaching : ni simple défaut de confiance, ni fatalité individuelle, ni même toujours négatif.

Vous venez d’obtenir une promotion. Ou d’être accepté dans une formation sélective. Ou de recevoir un retour très positif sur un travail que vous avez rendu en vous disant que c’était « juste passable ». Et quelque chose, dans les jours qui suivent, vous murmure que ça ne va pas durer — que les autres vont finir par voir ce que vous voyez, vous, depuis longtemps.

Ce mécanisme a un nom. Il est étudié depuis près de cinquante ans. Et si vous en avez entendu parler via un fil Instagram ou un podcast de développement personnel, vous n’en avez probablement saisi qu’une fraction — souvent la moins précise.

Un phénomène identifié en 1978, pas un concept coaching

Illustration représentant une étude académique des années 1970 sur le phénomène de l'imposteur
Identifié en 1978 par Pauline Clance et Suzanne Imes, le phénomène de l’imposteur a d’abord été observé chez des femmes diplômées à haut niveau de réussite.

Le terme n’a pas été inventé par un influenceur. C’est en 1978 que les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes ont pour la première fois décrit le « phénomène de l’imposteur », en observant des femmes hautement accomplies qui, malgré leurs succès évidents, se sentaient comme des fraudeuses dans leur domaine professionnel. L’étude portait sur plus de 150 femmes — enseignantes, étudiantes, professionnelles — qui réussissaient objectivement mais s’attendaient à être « démasquées ».

Depuis, le concept a été élargi à tous les genres et à des contextes très divers. Ce que les zones d’ombre du syndrome de l’imposteur — Revue Gestion HEC Montréal résument bien : un sentiment pourtant bien documenté depuis des décennies qui reste difficile à apprivoiser.

Le mot « syndrome » pose d’ailleurs problème. Il n’apparaît dans aucun manuel diagnostique — ni le DSM-5, ni la CIM-11. Ce n’est pas une pathologie au sens clinique. C’est une expérience psychologique, un pattern de pensées, mesurable à l’aide de l’échelle de Clance (la CIPS) mais non diagnosticable comme le serait un trouble anxieux. Cette nuance, le discours de développement personnel l’efface systématiquement.

Ce que la recherche établit avec une certaine solidité

Un lien réel avec l’anxiété, le perfectionnisme et l’épuisement

Schéma illustrant le cycle perfectionnisme, surcharge de travail et épuisement lié au syndrome de l'imposteur

Le perfectionnisme excessif et la surcharge de travail forment un cycle auto-entretenu qui peut conduire à l’épuisement professionnel.

Les études convergent sur plusieurs points. Les personnes qui vivent un fort sentiment d’imposture ont tendance à attribuer leurs succès à des facteurs externes — la chance, les circonstances, l’aide des autres — et leurs échecs à un manque de compétences. Ce biais d’attribution est documenté dans de nombreuses recherches.

Les associations avec l’anxiété et la dépression sont également mesurées. Une étude publiée en 2025 sur des étudiants universitaires établit une corrélation modérée entre les scores à l’échelle de Clance et les symptômes dépressifs (r = 0,486) et anxieux (r = 0,472). Ce sont des corrélations, pas des causalités — il serait inexact de dire que le syndrome de l’imposteur « cause » la dépression. Les deux semblent liés, probablement dans les deux sens.

Le perfectionnisme occupe une place particulière. Les recherches montrent que le syndrome de l’imposteur peut servir de médiateur entre un perfectionnisme inadapté et la détresse psychologique : une personne qui s’impose des exigences inatteignables développe plus facilement le sentiment d’être une fraude, ce qui alimente l’anxiété. Le cercle est auto-entretenu : pour ne pas être démasqué, on travaille encore plus, on sur-prépare, on sur-corrige — et on s’épuise. Selon une étude Indeed de 2024, 42 % des travailleurs ayant ressenti le syndrome de l’imposteur souffraient également d’épuisement professionnel.

Ce que les chiffres de prévalence cachent

La statistique des « 70 % de la population » circule partout. Elle est réelle — plusieurs méta-analyses l’ont confirmée — mais elle mérite d’être contextualisée. Ces 70 % désignent des personnes ayant vécu au moins un épisode dans leur vie, à des intensités très variables. Cela va du doute passager avant une prise de parole en public jusqu’à une conviction chronique d’usurpation qui paralyse la carrière. Traiter ces deux réalités comme équivalentes, c’est vider le concept de sa précision clinique.

Ce que la recherche récente remet en question

La question du genre : moins tranchée qu’on ne le dit

Groupe de travail divers en entreprise illustrant les inégalités de légitimité et le syndrome de l'imposteur

Des chercheurs proposent de voir le sentiment d’imposture non comme un problème individuel, mais comme une réponse à des environnements qui envoient des signaux d’exclusion.

L’idée que les femmes seraient systématiquement plus touchées que les hommes est l’une des affirmations les plus répétées sur le sujet — et l’une des moins solides. Pauline Clance elle-même est revenue sur ses premières conclusions dès 1988, en soulignant que plusieurs recherches montraient que les hommes étaient concernés autant que les femmes.

En 2024, une méta-analyse portant sur 115 études et plus de 40 000 participants est arrivée à des résultats contradictoires : certaines études concluent que les femmes sont plus touchées, d’autres non. Le débat reste ouvert. Ce qui est plus solide, en revanche, c’est que les groupes marginalisés — minorités ethniques, personnes en situation de sous-représentation dans leur milieu professionnel — présentent des niveaux plus élevés de sentiment d’imposture. Ce qui soulève une question autrement plus dérangeante.

Un problème individuel ou une réponse à un environnement dysfonctionnel ?

C’est là que la recherche en psychologie sociale diverge le plus clairement du discours coaching. Plusieurs chercheurs, dont une équipe publiée dans Frontiers in Psychology, avancent que le sentiment d’imposture n’est pas seulement un dysfonctionnement cognitif logé dans la tête de certaines personnes — c’est aussi une réponse psychologique à un contexte qui envoie des signaux d’exclusion.

Quand une femme dans un secteur à dominante masculine entend régulièrement, de façon explicite ou non, qu’elle n’est pas tout à fait à sa place, le doute sur sa légitimité n’est pas irrationnel. Il est, d’une certaine façon, informatif. Lui proposer un atelier de confiance en soi pour « corriger » ce sentiment, c’est traiter le symptôme en ignorant la cause. Comme une revue des interventions sur le phénomène de l’imposteur — Frontiers in Psychology le note, l’approche psychosociale permet de formuler des recommandations pour améliorer les environnements professionnels eux-mêmes, pas seulement les individus qui y évoluent.

Cette perspective ne nie pas la souffrance individuelle. Elle la replace dans son contexte — ce que le coaching, par construction, ne fait généralement pas.

Un effet inattendu sur l’efficacité relationnelle

La chercheuse Basima Tewfik, du MIT Sloan, a publié en 2022 dans l’Academy of Management Journal une étude qui a circulé largement. En travaillant sur plusieurs cohortes — employés dans une société financière, médecins en formation — elle a trouvé que les personnes avec des pensées d’imposteur fréquentes avaient tendance à être plus tournées vers les autres dans leurs interactions, ce qui les faisait évaluer comme plus efficaces relationnellement par leurs supérieurs et pairs. Cet effet n’annulait pas la baisse d’estime de soi associée, mais il suggère que la réalité du phénomène est moins monolithique que l’image qu’en donne l’industrie du développement personnel.

Dit autrement : les pensées d’imposteur ne sont pas nécessairement, dans tous les contextes, un signal d’alarme. Elles peuvent aussi être un marqueur d’une conscience sociale plus développée. Ce n’est pas une raison de les encourager — Tewfik est explicite là-dessus — mais c’est une raison de ne pas les traiter comme un simple bug à corriger.

Ce que ça change concrètement

Séance de thérapie entre un psychologue et un patient pour traiter le syndrome de l'imposteur

La thérapie cognitive et comportementale (TCC) est l’approche clinique qui dispose du plus grand nombre de travaux publiés pour accompagner les personnes concernées par le sentiment d’imposture.

Sur le plan clinique, lorsque le sentiment d’imposture est chronique et qu’il interfère réellement avec la qualité de vie — ruminations persistantes, auto-sabotage, évitement de situations professionnelles, troubles du sommeil — les approches qui ont accumulé le plus de travaux publiés sont les thérapies cognitives et comportementales (TCC) et, dans certains contextes, les thérapies de groupe. Ces dernières permettent de briser l’isolement souvent associé au sentiment d’imposture : découvrir que d’autres personnes compétentes vivent la même chose change quelque chose dans la façon dont on porte ce doute.

L’approche psychosociale, elle, pousse les organisations à interroger leurs propres pratiques : feedback, culture managériale, représentation dans les postes à responsabilité. C’est une autre échelle d’intervention, qui ne relève pas du coaching individuel.

Pour les personnes qui se reconnaissent dans ces descriptions sans vivre une détresse clinique, les applications de bien-être promettent souvent des solutions rapides — mais la recherche ne leur accorde pas encore de validation solide pour ce phénomène spécifiquement. Ce qui fonctionne davantage, selon les études disponibles : mettre des mots sur le phénomène avec quelqu’un de confiance, tenir un registre objectif de ses accomplissements, et — sur le lieu de travail — construire un environnement où l’erreur n’est pas vécue comme une preuve d’incompétence.

Aucune de ces pistes n’est spectaculaire. C’est peut-être pour ça qu’elles n’alimentent pas les podcasts de croissance personnelle.

Questions fréquentes sur le syndrome de l’imposteur

Le syndrome de l’imposteur est-il reconnu comme un trouble mental officiel ?

Non. Il n’apparaît ni dans le DSM-5 ni dans la CIM-11. C’est une expérience psychologique mesurable, souvent associée à l’anxiété et à la dépression, mais pas une pathologie diagnosticable en tant que telle. Le mot « syndrome » est utilisé par convention, pas par précision clinique.

Est-ce que les femmes en souffrent vraiment plus que les hommes ?

La question reste débattue. Une méta-analyse de 2024 portant sur plus de 40 000 participants aboutit à des résultats contradictoires selon les études. Ce qui est plus solide : les groupes sous-représentés ou marginalisés dans leur environnement professionnel présentent des niveaux plus élevés de sentiment d’imposture, quel que soit leur genre.

Peut-on avoir le syndrome de l’imposteur et réussir quand même ?

Oui, et c’est documenté. Des PDG, des chercheurs de renom, des professionnels en haut de leur domaine en témoignent. La réussite objective ne supprime pas le doute subjectif — c’est d’ailleurs l’une des caractéristiques centrales du phénomène tel que décrit par Clance et Imes en 1978.

Le syndrome de l’imposteur peut-il avoir des effets positifs ?

Des travaux récents, notamment ceux de Basima Tewfik au MIT (2022), suggèrent que les personnes avec des pensées d’imposteur fréquentes sont parfois évaluées comme plus efficaces relationnellement. Cela ne justifie pas de le laisser s’installer, mais nuance l’image purement négative qui domine le discours grand public.

Faut-il consulter un psychologue pour le syndrome de l’imposteur ?

Pas systématiquement. Lorsqu’il reste ponctuel et peu intrusif, des ajustements de contexte ou de regard suffisent souvent. En revanche, quand il génère de l’évitement, des ruminations chroniques ou un épuisement, une prise en charge par TCC dispose d’un bon niveau de preuve dans la littérature clinique.